12.02.2006

On ne peut pas tout dire

Un jour peut-être. Un jour. Un jour, je lui dirais tout. Je lui dirais mes abîmes et mes errances. Un jour. Mes croix, le coeur qui lâche, la volonté qui part en sucette. Un jour. Mais pas maintenant.
Pas aujourd'hui qu'elle s'est faite si belle, qu'elle est si belle dans sa robe rouge.
Pas maintenant, pas en terrasse de ce café où le serveur lui fait gentiment du gringue et où les trois garçons assis à ma gauche et à sa droite la regardent, cette belle fille à la peau constellée de tâches de rousseur qui boit de grandes gorgées de bière et croque à pleines dents dans des rondelles de citron.
Pas maintenant, surtout pas, maintenant qu'elle trébuche alors qu'elle est assise, qu'elle à l'air perdue et éperdue et qu'elle préfèrerait crever plutôt que de le dire ou de le laisser paraître. Pourrait-elle croire que je peux non pas l'aider, ce n'est pas ça, mais qu'elle peut compter sur moi et qu'elle a raison, alors que je suis brisé? Que je fais n'importe quoi? que je ne sens plus mon coeur battre? Que je ne sais plus où j'en suis? Non, c'est pas le moment, pas maintenant. C'est l'heure de faire semblant. Et de se taire, de le taire.
Elle déteste ça, qu'on lui mente. Elle a raison, dans un sens, le mensonge, c'est un poison. C'est ridicule alors, pourquoi le taire? Parce que j'ai peur moi aussi, aussi peur qu'elle. Peur qu'elle prenne ses jambes à son cou, qu'elle me trouve vraiment trop con ou trop sensible ou trop déconnecté de la vie à son goût. Peur qu'elle ne se rende compte que le terme de "snob" n'est peut-être que la façon gentille de dire "petit connard prétentieux et bouffi d'orgueil" des gens qu'on aime avant de les prendre, cruelle désillusion, pour ce qu'ils sont.
Mais c'est pas de ça qu'il est question; Moi ça me DEVASTE de la voir comme ça. Je comprends pas. Pourquoi elle n'arrive pas à vivre, pourquoi ses jambes pèsent des tonnes, pourquoi elle manie la politesse du désespoir, pourquoi elle préfère en rire mais se sent impuissante, pourquoi on se ressemble tellement alors qu'on est si différents? Mais c'est pas le moment.

Dans les rues du 14e on presse le pas et on se perd 10 fois, "ah, ah, tu sais marcher aussi vite que moi, on va voir ça!"
Quand on arrive à l'hôtel, je repense à celui que j'ai réservé un mois avant et je me sens soudain très misérable tant le lieu que nous visitons est enchanteur à côté de celui que j'avais dégoté au raccroc. Mais c'est pas le moment de lui dire, de faire ma pleureuse. C'est celui d'être juste émerveillé, d'oublier que la vie c'est parfois une compétition et de se souvenir que pas avec elle.

La chambre est géniale. Le lit est génial, la fenêtre est géniale, ses jambes sont géniales, ses cheveux sont géniaux, son visage est si beau, son sourire est génial, son sexe est génial, ses seins sont géniaux et c'est génial de faire l'amour avec elle, lentement, calmement, sans se presser, en prenant du plaisir et en en donnant.
On peut sortir dehors et profiter de la caresse du vent sur nos peaux presques nues, parce qu'elle a revêtu mon t-shirt et que ça lui va bien. C'est pas le moment. Pas le moment de lui dire que je me sens minable, pas bien, au fond du trou, à deux doigts de mourir, que je suis en vrac, que je ne contrôle plus rien. Pourquoi? Pourquoi c'est pas le moment? Parce qu'en ce moment précis, justement, c'est pas ça ma vie. Elle fume sa cigarette, on cause, on se caresse et on y retourne.
Sur le lit, on s'embrasse, on se caresse et c'est reparti.
Et puis je me rhabille et je rentre chez moi. Il est 5 heures du matin, les oiseaux chantent. C'était pas le bon jour, pas le bon moment, pas le bon instant. Pourquoi j'arrive pas à lui dire que j'arrive plus à me projeter dans rien? Pourquoi j'arrive pas à lui dire que ça fait deux mois que mes romans sont au point mort? Peut-être parce que ça ne la regarde pas. Mais aussi parce que, à ses côtés, tout ça n'est que très relatif. Et c'est peut-être ce qui me fait le plus peur. Ou le plus plaisir. Je ne sais pas.

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