12.02.2006
Elle émoi
… Nous sommes de sacrés numéros. Vous nous auriez vu, il y a dix ans, on était carrément attendrissants. Faut le dire, pour s’aimer à ce point et parvenir à refuser de le voir à ce point, il faut quand même déployer des trésors d’ingéniosité.
Notre mode de fonctionnement jouait alors pour beaucoup. Je ne lui présentai personne, elle ne me présentait personne. Je n’ai jamais été jaloux de toute ma vie, jamais, mais, inexplicablement, à la fac, quand je la voyais en train de discuter avec un joli garçon (ce qui ne pouvait que signifier –bien sûr- qu’elle allait se le taper bientôt), ça me faisait un peu chier. Pas au point de me rouler par terre ni de piquer ma crise. Mais… comment dire… ça me faisait bizarre, j’aimais pas. Etonnant pour un bon ami, vous ne trouvez pas ? Franchement, non ?
En nous voyant seul à seul, nous sommes arrivés à nos fins : personne, pas un ami pour se poiler en nous voyant tous deux jouer les Oreste et Pylade. Pas un pour me dire « dis-donc mon con, quand tu auras fini ton petit numéro à deux balles qui ne trompe personne, tu me feras le plaisir de la saisir par la taille et à mon avis, elle se laissera faire. » Pas une amie pour lui dire « dis-donc, ma grande, tu es amoureuse de lui ça crève les yeux, c’est réciproque, vous attendez quoi exactement ? »
Alors quand un soir, chez elle, dans son deux-pièces, nos corps se parlent enfin, on s’attend, elle et moi à tout sauf à ça. On est juste des amis, vous voyez. Ce n’est qu’un dérapage, mais très contrôlé, bien sûr, on a la tête sur les épaules. Sauf que nos corps savent depuis longtemps ce que nos petites têtes ignorent : on s’adore. Et là, on se retrouve un peu pantois, un peu emmerdés - très effrayé pour moi. Je ne le saurais que des années plus tard, mais sous ses dehors de « j’assure en Rodier », elle n’en mène pas plus large que moi. Je n’étais certes pas venu pour tirer un coup de plus, j’ai, malgré mon jeune âge, déjà passé le cap de la collection. J’ai déjà fait provision de corps, de culs et du reste. Là je viens de basculer. Je vais vivre avec cette interrogation dix ans. Dans l’intervalle, les semaines qui suivent, on refait l’amour ensemble. A chaque fois, un truc dingue, d’une émotion jamais vue.
Je sais qu’il y a des couples illégitimes (c’est alors notre cas) qui se retrouvent, s’embrassent, se déshabillent, font l’amour, et puis qui causent après, pendant une petite heure, puis, lui fait place nette parce que sa femme va arriver, elle se rhabille, rentre chez elle, embrasse les enfants que le petit mar(r)i est allé chercher à l’école et chez la nounou, demande s’il y a eu du courrier…
Nous c’est le contraire. On ne se voit pas pour faire l’amour ensemble. On se voit parce qu’on a envie de se voir. De discuter, d’échanger. Et puis, tard, très tard, dès fois en milieu de nuit, vers deux heures, trois heures du matin, on va se coucher. Et là, à ce moment là, seulement, le désir qui est monté tranquillement éclot. Mais on ne se jette pas l’un sur l’autre. C’est aussi calme et doux que le reste de nos discussions, sauf que l’on ne bavarde plus.
Non, c’est faux. On cause. En fait, on poursuit la conversation, autrement. Ce qui est drôle, c’est que j’ai fini par savoir que cette fille déteste son corps, qu’elle s’exècre. Il y a des mystères dans la vie. Comment comprendre que Romy Schneider ne s’aimait pas, par exemple ? Moi je la trouve belle et désirable. Vous allez penser que c’est pour ça, que je suis calculateur, que je prends mon temps pour ne pas la brusquer, que je la laisse, au cours de la soirée, se faire, petit à petit, à l’idée qu’elle va bien devoir me le donner son corps, quand bien même elle ne le veut pas ou que ça lui fait peur. Mais non, c’est ça le pire. Moi qui peut être extrêmement calculateur, surtout dans ce domaine, qui l’ait hélas été et, hélas encore, avec beaucoup de succès, parce que c’est pas très glorieux quand même, mais hélas ça marche, ben j’arrive pas à le calculer. Ce n’est pas que je n’ai aucune envie d’elle (si vous saviez !) mais c’est un tout. Et moi je prends tout en entier. Et elle donc ! Et elle, donc.
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