12.02.2006

Châtelet

Le soleil écrase la terrasse où nous sommes assis tous deux. Paris, ça peut être joli l’été. Surtout quand c’est blindé de Parisiens qui font, un temps, oublier le flot de touristes et, pire, surtout, de provinciaux venus traîner leurs chaussures sur notre pavé.

T’es belle. J’arrive pas à le croire. Faut que je me donne de grandes claques, pour arriver à croire que je t’ai serré dans mes bras, dans mon lit, dans ton lit, toi, cette jolie fille qui fait se tordre le cou de tous les garçons assis comme nous en terrasse, et qui me jettent des regards, envieux et approbateurs, comme leurs copines, qui te regardent, elles, avec un air de dédain et de crainte, doivent balancer des vacheries sur ton dos - mais tu t’en fous, t’as le dos large - et puis qui s’escriment à me trouver beau, m’espèrent beau, me veulent beau et formidable, pour que tu me quittes jamais, que tu restes toujours amoureuse de moi, que tu viennes pas leur piquer en trois minutes et deux sourires ce qu’elles ont mis des mois à gaffer au raccroc.

T’es belle. Et tu m’aimes, je le lis dans tes yeux qui me semblent dire ça à l’envi, et qui disent aussi que tu aimes la vie, que tu la humes à pleins poumons, sous ce soleil, qui doit me monter à la tête, comme l’alcool qu’on a déjà ingéré, qui font que je me plante peut-être tout à fait parce que ça n’a pas l’air vrai, c’est pas possible, juste pas possible que le Châtelet en été ça soit aussi bien que ça, que tu sois aussi bien que ça et amoureuse de moi, d’ailleurs c’est sûrement pas moi qui suis assis avec toi sur cette terrasse, qui n’existe pas, en face de toi. C’est pas nous, on est pas là.

Je sais très bien ce que je me suis dit quand tu es entrée dans ma vie, quand tu m’es apparue, c’est pas glorieux et très mec, c’est certain, de se dire que si on arrive à la mettre dans son lit, celle-là, on est champion du monde, et moi, l’ado meurtri qui pleurait toutes les larmes de son corps en voyant s’éloigner la finale du Mondial 82 dans ce stade de merde à Séville, je peux pas croire que je suis champion, que ça y est, que c’est fait, comme dira Vendroux des années plus tard, un soir de juillet 98, que c’est officiel, c’est sûr, il ne peut plus rien nous arriver. Mais on est pas dans la joie collective, notre joie est exclusive, chérie, on peut pas la partager, on connaît personne, toi comme moi, avec qui on pourrait la partager cette joie là, c’est secret. C’est peut-être pour ça que c’est si bien, va savoir ?

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